1er Avril 2016: Résister… C’est aussi batir sur le néant

Aujourd’hui c’est la fête de mon fils Hugo. Coïncidence, Aline Leclerc du journal le Monde m’a proposé d’écrire un texte sorti ce jour sur le site web et demain dans la version Papier. Le thème porte sur la résistance et sur le fait de devoir bâtir sur le néant. Nous devons y parvenir, ensemble.

 

#VivreAvec : « Mon fils ne m’a pas survécu, j’aimerais que cette bourse me survive »
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/attaques-a-paris/article/2016/04/01/vivreavec-batir-sur-le neant_4894222_4809495.html#TRg6PDMDYDx3PPOi.99

Résister… C’est survivre  à la douleur de l’absence, à l’attraction fatale du vide. Il m’est arrivé, le 13 novembre 2015, une chose totalement vide de sens. La mort de mon fils de 23 ans, Hugo, tué parce qu’il assistait à un concert au Bataclan. Je suis un chercheur. J’ai été formé à essayer de trouver du sens en chaque chose, et c’est ce que je tente d’enseigner à mes étudiants. Mais pour la première fois de ma vie, je fais face au néant.

Mon fils a été tué par des jeunes Français du même âge que lui. Jusqu’ici je suivais cela avec distance : la radicalisation, les départs pour la Syrie des jeunes de Lunel ou d’ailleurs… En tant que citoyen de la République française, qu’on veuille mourir pour un idéal religieux, en France, en 2015, n’était pas concevable pour moi. Mais c’est arrivé. Et ceci tourne dans ma tête depuis le 14 novembre 2015.

Lire le portrait d’Hugo Sarrade dans le Mémorial du « Monde » :   Hugo Sarrade, 23 ans #EnMémoire

Le matin des obsèques de mon fils, une cérémonie était organisée en son hommage à la faculté des sciences de Montpellier. Notre famille a une longue histoire avec cette université : le grand-père d’Hugo y a dirigé un laboratoire de physiologie, sa mère et moi y avons fait nos études, et mon fils y étudiait en master d’informatique. J’y ai rencontré le directeur de la faculté et de nombreux étudiants, anonymes, bouleversés par le drame. Leurs paroles m’ont profondément touché. J’avais devant moi cette génération meurtrie, attaquée pour son mode de vie — boire un verre en terrasse, se rendre à des concerts. Et rapidement, voir tous ces jeunes s’imaginer à la place d’Hugo, comme dans un effet miroir, m’est devenu insupportable. Assassiner des gens pour ce qu’ils sont (journaliste, militaire ou policier), pour leur croyance religieuse ou leur mode de vie est un acte de barbarie. Mais tuer l’espoir de toute une génération est pire encore.

Résister, c’est combattre. Avec les seules armes que je possède

Pour continuer à faire vivre Hugo, ses espoirs et ses rêves, mais aussi pour me reconstruire, il me fallait essayer de créer du sens là où il n’y en avait plus.

Résister, c’est combattre. Pas avec une kalachnikov. Mais avec les seules armes que je possède, celles que mes parents et l’école de la République m’ont transmises : la connaissance et la culture. Les seules armes efficaces à mes yeux pour lutter contre l’obscurantisme.

C’est comme ça que m’est venue l’idée. Une idée liée à Hugo, à ce qu’il a été, croisée avec ma trajectoire de chercheur. C’est aussi une histoire de femmes et d’hommes qui m’ont tendu la main.

Dans ma carrière, j’ai fait de nombreux déplacements au Japon. J’ai souvent emmené Hugo avec moi, depuis ses 16 ans. Cela avait changé sa façon de voir le monde, de se confronter aux autres. Il projetait d’ailleurs d’y faire sa thèse de doctorat. La dernière fois que je l’ai vu, il revenait d’un séjour à Tokyo. Et s’y était fait tatouer sur le torse les deux idéogrammes qui forment le mot « Jiyuu » : « liberté ».

C’est ainsi que j’ai décidé de créer une bourse, pour permettre à un étudiant de l’université d’Hugo de partir en stage au Japon. La faculté des sciences de Montpellier et le directeur de la Fondation ParisTech, qui est un ami précieux, ont accueilli l’idée avec enthousiasme en janvier. Puis tout est allé très vite : en moins de trois mois, grâce à la mobilisation de tous, nous avons fait connaître la bourse — dotée de 5 000 euros —, reçu les premiers dons. Et huit magnifiques dossiers de candidature.

Je n’ai pas de haine, car c’est une énergie négative

La première bourse Jiyuu Hugo Sarrade sera officiellement remise le 14 avril, en présence notamment d’une représentante de l’ambassade du Japon. « Jiyuu » pour « liberté ». Celle d’aller au bout du monde, découvrir ce pays, sa lumineuse culture. Cette bourse n’est pas une bourse d’excellence destinée aux premiers de la classe. C’est une bourse sociale. J’aimerais que ces jeunes adultes qui partiront en Asie, en reviennent changés, enrichis, comme Hugo le fut à jamais. Pour moi, c’est ça, résister.

Mais résister, c’est aussi affronter le monde tel qu’il est. On me demande souvent si j’éprouve de la haine. Non, je n’ai pas de haine, car c’est une énergie négative. Rien ne se construit sur la haine et cela n’aidera pas les proches d’Hugo à avancer.

En revanche, j’éprouve bien de la colère et de la frustration devant les questions sans réponse. Que s’est-il passé pour que ces jeunes Français, élevés dans un pays en paix et démocratique, pas en Irak ou en Syrie, en viennent finalement à tuer mon fils et autant d’innocents ? Comment la France a pu échouer à donner de l’espoir à autant de jeunes ? Pourquoi avons-nous toléré que des messages de haine et de chaos puissent circuler et toucher les esprits les plus fragiles ?

Cette bourse me permet de redonner du sens aux choses

Pour les hommes politiques, et les représentants religieux, il est bien difficile de trouver des réponses puis des solutions. Alors, j’espère profondément qu’elles viendront des citoyens. Pourquoi ne pas imaginer qu’il puisse exister en France une résilience sociale ? Qui nous aiderait à bâtir sur le néant.

Si la société française a perdu sa capacité à donner de l’espoir à une fraction de sa population, celle la plus jeune et la plus fragile, alors je me dis que, sans me sentir coupable, j’en prends forcément ma part de responsabilité.

Résister, c’est peut-être se dire que c’est justement lorsqu’il n’y a plus d’espoir qu’il convient d’espérer. Posons-nous la question de redonner, chacun à notre niveau, l’espoir à une génération qui est notre avenir. La bourse que nous créons en mémoire d’Hugo me permet de redonner du sens aux choses. Mon fils ne m’a pas survécu, j’aimerais que cette bourse me survive.

Résister, ce sera enfin, pour moi, aller bientôt rencontrer des lycéens dans des établissements et des quartiers touchés par le phénomène de radicalisation. Par mon parcours, par ma vie, je n’ai pas eu l’opportunité ou la volonté de croiser ces jeunes-là. Et je veux les entendre, me confronter à leur réalité, leurs doutes et leur espérance. Les écouter, débattre et ne pas être forcément d’accord avec eux. Comme dit, dans la légende, le colibri essayant de jeter quelques gouttes d’eau sur un incendie de forêt, « ce sera ma part à moi ».

Stéphane Sarrade

Pour en savoir plus sur la Bourse Jiyuu Hugo Sarrade : http://www.fondationparistech.org/remercier/succes/meilleurs-talents/bourse-jiyuu-hugo-sarrade/
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/attaques-a-paris/article/2016/04/01/vivreavec-batir-sur-le-neant_4894222_4809495.html#TRg6PDMDYDx3PPOi.99

 

Une Réponse à “1er Avril 2016: Résister… C’est aussi batir sur le néant”

  1. Elise dit :

    Bonjour,
    je découvre votre article dans « Le Monde » et n’ai pu m’empêcher de vous contacter après en avoir achevé sa lecture.
    Vous voulez que la mémoire de votre fils survive mais savez-vous qu’en hébreu « sarrade » signifie « a survécu »? J’avais été « choquée » de la triste ironie de votre nom de famille lorsque j’avais lu le nom de votre enfant dans le Mémorial mis en place par Le Monde les semaines suivant les assassinats. S’appeler Hugo Sarrade et ne pas survivre, impossible.
    Et voici que votre nom réapparaît associé au mot survivre avec un magnifique projet de bourse qui inscrit son nom dans la vie et la continuité.
    Voilà, j’avais envie de partager ceci avec vous. Peut-être le saviez-vous déjà.
    Je vous souhaite beaucoup de bonnes choses afin de changer la peine, le désarroi et tous ces sentiments abasourdissants et négatifs en projets porteurs.
    Bien à vous,
    Elise

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